07.06
2010

Les œuvres, études et articles sur Alexandre le Grand sont si nombreux que les compter demanderait plusieurs jours. Pourtant, l’épopée du conquérant Macédonien aurait été sensiblement différente sans le travail de titan accomplit par son père, Philippe II. La documentation sur le roi, moins dense que celle se référant à Alexandre, ainsi que l’image déplorable que les auteurs païens tardifs et chrétiens de l’Antiquité lui collèrent à la peau (« barbare », « fourbe », « tyran d’Athènes », etc), ne l’aident pas à sortir de l’ombre de son fils.

Jean-Nicolas Corvisier, docteur ès lettres, professeur d’histoire ancienne à l’université d’Artois, nous aide à mieux comprendre ce Roi à la fois illustre et inconnu. Dans cet ouvrage, admirablement documenté, il analyse toute l’ascension du Roi en décrivant l’état du pays, la Macédoine, avant et pendant son règne. Ici, point de roman : l’ouvrage est technique, écrit par l’un des meilleurs spécialistes de la période. Les points de vue sont détaillés, décortiqués, passés au filtre froid de l’analyse avec toute la rigueur de l’historien (et démographe, par la même occasion.)

D’un royaume fragmenté, au Nord de la Thessalie, assailli de toutes part par de rudes tribus guerrières, Philippe, par patience, force et ruse, se trouvera, vingt ans plus tard, maître de la Grèce ; ayant admirablement profité des divisions des cités (Sparte, Thèbes, Athènes) pour pousser son avantage. Ayant mis au pas ses ennemis intérieurs, sécurisé ses frontières par la guerre ou les unions matrimoniales, conquis toutes les cités de la côte Ouest de l’Egée autrefois tenue par les Athéniens (Amphipolis, Olynthe), s’étant posé comme arbitre auprès des Thessaliens divisés, ayant avant toute chose modernisé et entraîné personnellement son armée ; Philippe se trouve, en -336, en mesure d’inquiéter jusqu’aux Perses. Le Macédonien aura même droit à une statue à son effigie dans la ville d’Olympie !

Corvisier, dans une langue technique mais claire, nous détaille le destin d’un grand politique en analysant les conditions de possibilité d’une telle émergence. Il apparaît que le Macédonien n’a rien laissé au hasard pour réaliser, sinon un plan calculé 20 ans à l’avance, du moins un but élevé qu’il s’est donné les moyens de réaliser en faisant avec ce qu’il avait. Suffisamment volontaire pour avoir une ligne de conduite, suffisamment souple pour entièrement réviser ses positions et adopter de nouvelles tactiques en fonction des situations, Philippe était à la fois un grand général, un guerrier, un tacticien hors-pair, un amoureux du discours et des affrontements rhétoriques (sa passion pour les beaux textes grecs, notamment ceux de son ennemi Démosthène, est célèbre), un diplomate de premier ordre ainsi qu’un financier avisé. Ne reculant devant aucune ruse pour obtenir ce qu’il voulait (on lui prête cette phrase : « aucune ville ne résiste à une mule chargée d’or »), entretenant des espions et des informateurs dans chaque cité, rien ne semblait s’opposer à lui, après 20 ans de lutte acharnée. Il tomba, assassiné dans des circonstances toujours floues, en -336, laissant la place à son fils, Alexandre.

Corvisier fait ici œuvre d’historien, son analyse nous laissant apercevoir de façon plus générale ce qu’un politique est amené à faire pour exercer le pouvoir, pouvoir dont la nature même est l’expansion, militaire, financière ou idéologique. Philippe n’a jamais profité, en premier lieu, que de la mollesse des Athéniens, qui faisaient combattre des mercenaires à leur place, malgré les avertissements de Démosthène.

Pour exemple, assez savoureux : la ville d’Amphipolis, revendiquée par les Athéniens pour des raisons stratégiques, était devenue indépendante depuis plusieurs années. Philippe aurait conclu un accord secret avec les Athéniens, reprenant la ville pour leur compte en échange de la forteresse de Pydna. Résultat : il garda Amphipolis et assiégea Pydna, qu’il remporta…

Un livre qui intéressera les amoureux de la rigueur analytique, les passionnés du monde antique (les chapitres sur la modernisation de l’armée sont époustouflants de précision) ainsi que ceux qui souhaitent, en dehors du mythe et de toute affabulation, comprendre comment Alexandre a pu avoir le destin hors-norme qui fut le sien : parce que son père avait travaillé patiemment et intelligemment pendant plus de vingt ans pour lui. Un ouvrage remarquable pour un souverain trop vite oublié.

Votre dévoué, Monsieurwar.

Jean-Nicolas Corvisier, Philippe II de Macédoine, mai 2002. ISBN 2-213-60591-2, Fayard éditions.

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