2010
Mortagne n’est pas un patelin tranquille. Ceux qui travaillent le bois ne peuvent pas encadrer les vignerons et inversement. La haine fouette les murs. Les coups tordus pleuvent sans prévenir. Martial préfère apprendre la mécanique le plus loin possible. Pour fuir la scierie. Éviter les incidents. Et échapper à la phrase que répètent aussi bien les scieurs que les gars de la vigne » Je suis né chasseur ! Je mourrai pas gibier ! » Parce que la chasse, ici, tout le monde pratique. Sauf Terence. Il a la tronche en biais. Il ne sait ni travailler ni chasser. C’est pour ça que Martial l’aime bien. Et qu’il ne supporte pas qu’on se défoule sur lui.
Ci dessus la présentation éditeur du roman (bien plus explicite que la présentation Delcourt)
Tout d’abord, c’est un bel ouvrage, au format agréable, couverture blanche sobre, papier épais. La première chose qui frappe, c’est le graphisme global, on est beaucoup plus proche de l’expressionnisme que des normes graphiques réalistes. Il est certain qu’en partie à cause de cela, le lecteur risque d’être rebuté au premier abord. On retrouve ici une veine graphique liée à la vague générée il y a quelques années par l’Association (c’est le premier nom qui me vient à l’esprit, mais il y a bien d’autres acteurs dans le domaine actuellement). Pour revenir sur le graphisme, dans plusieurs interviews, Alfred évoque le fait qu’il voulait réaliser ce bouquin dans l’urgence et qu’il est parti avec des matériaux et outils bien loin des canons classiques de la bande dessinée. Donc stylo Bic et mauvais papier ont été les supports adéquats pour la mise en place de Je mourrai pas gibier. Afin de donner plus de force à l’ouvrage, les planches ont été colorisées et cela fonctionne plutôt bien. Il n’y a pratiquement pas de couleurs vives, que des gammes salies et ternies afin de coller à l’ambiance pesante de cette nouvelle graphique.
Ambiance pesante, c’est le terme ! Dès que l’on pénètre dans l’ouvrage, on sent s’exhaler de chaque planche la lourdeur du quotidien. Mortagne est un petit village enclavé entre bois et vigne, avec ses guerres internes et ses codes de conduites imbéciles que tout le monde se doit de suivre. Un côté France profonde qui fait peur, que l’on connaît tous plus ou moins. Chaque région possède sa zone mythique, vous savez, le bled où il ne faut pas aller, parce que les gens sont trop cons, où il n’y a rien à faire et où il ne faut surtout pas se promener en forêt car on pourrait se prendre un coup de fusil.
Avec une galerie de personnages à l’aune du lieu, on ne voit pas bien comment il peut y avoir une lueur d’espoir dans le quotidien des protagonistes. Je mourrai pas gibier ne décrit pas une belle histoire, mais montre juste une réalité, probable ou pas par rapport à une situation donnée. Bien entendu, c’est une fiction, mais à l’image d’Elephant de Gus Van Sant (voire Délivrance), ce n’est pas non plus uniquement le fruit de l’imagination. La question soulevée dans l’ouvrage est la suivante : avec rien, le néant en perspective, que peut-on faire du quotidien ? Et si nous perdons l’espoir que nous reste-t-il ? Faut-il se plonger dans cette réflexion, ou se laisser porter par le présent ? Vivre parmi ses congénères mesquins, bêtes et violents ?
Grosse claque : Je mourrai pas gibier se dévore, parce que le lecteur a toujours espoir, parce que les histoires généralement se terminent bien, on avance dans le microcosme de Mortagne, cherchant une lueur improbable. Désespérant, et touchant Je mourrai pas gibier devrait vous retourner.
Album : 111 pages
Éditeur : Delcourt (7 janvier 2009)
Collection : Mirages
ISBN-10: 2756013137
ISBN-13: 978-2756013138
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