27.01
2010

Cet article est la suite de Sur le Tu viens d’où – 2eme partie
Le point principal de ce statut d’étranger adopté, c’est le statut d’adopté lui-même. Le plus souvent il se cristallise lorsque vous rencontrez quelqu’un de nouveau.
Lorsque vous rencontrez quelqu’un au cours d’une soirée, tout naturellement, vous commencez à parler ensemble et là, ça se passe quasiment toujours de la même façon : « Salut, moi c’est (un nom bien français) ». L’autre ne semble jamais choqué à l’annonce de votre nom, ça va, ça passe plutôt bien en général.
On se met à discuter et fatalement mon interlocuteur me pose la question : « tu viens d’où ? ». Cette question-là, ce sont souvent les plus étourdis qui me la posent. Devant l’imprécision de l’interrogation, ma réponse diffère selon mon humeur du moment. D’humeur diplomate, je réponds « Précise ta question : tu parles de ma nationalité ou de mon origine éthnique ? » ou alors franche et vicieuse : « J’suis bretonne ! ». Là, souvent, ils me font des gros yeux parce que ce n’était pas la réponse qu’ils attendaient.

Cette question est assez problématique pour une personne adoptée. Notre terre natale demeure une terre étrangère et notre terre d’adoption nous renvoie notre statut d’étranger dans la figure assez régulièrement. On est de partout et de nulle part. On n’est pas rattaché à la terre que l’on foule. Malgré tout, je demeure toujours un peu fascinée par les personnes qui sont nées, vivent et mourront probablement au même endroit. Nous, on est des déracinés, mais quand on n’a pas de racines, on a des pieds pour marcher.

Les plus fins me demandent plutôt : « Tu es de quelle origine ? » Là, j’apprécie la forme car je me dis que mon interlocuteur a des notions de distinction entre la nationalité et l’origine géographique d’une personne et de surcroît qu’il possède un certain tact. De plus, je peux répondre précisément que je suis d’origine coréenne. Après ça se gâte souvent un peu : « Tu es déjà retournée là bas ? T’as des souvenirs de là-bas ? Tes parents, c’est tes vrais parents ? Ta sœur, c’est ta vraie sœur ? »

Les personnes raisonnent souvent en enfant légitime ou naturel. Leurs parents, ce sont leurs géniteurs et ils croient que pour tout le monde c’est pareil. Mais la famille de l’adopté repose sur une totale fiction juridique qui se fonde sur des liens autres que les liens du sang, à savoir les liens d’affection. C’est ce qui fait que la famille est super forte, mais peut aussi éclater du jour au lendemain.

Donc, patiemment, à chaque fois, je leur réponds :

« Non, j’ai pas encore pu me farcir les 22 heures d’avion et les 800 euros qu’il faut sortir pour y retourner. » En plus, je ne baragouine pas un seul mot de coréen. Enfin si, un seul à la fois ça va, mais pas une phrase complète, ce qui peut être embêtant quand on veut demander si on peut trouver une baguette de pain dans Séoul.

« Euh, toi tu te souviens de ta naissance ? Bin, moi non plus… » Je tiens à préciser que certains enfants qui sont adoptés à partir de l’âge plus canonique de 7 ans font parfois des amnésies des années précédant leur adoption. Car si l’abandon est un traumatisme, l’adoption en est également un.

« Mes parents sont les personnes qui m’ont adoptée car ils ont eu la patience de me torcher les fesses étant bébé et de m’élever pour que je sois polie, au moins avec les gens qui le méritent. » Et franchement, je ne sais rien de mes géniteurs et ça ne m’intéresse pas. Que je sois la fille d’une reine ou d’une putain m’indiffère complètement. Le mystère demeure et je vis très bien avec. Sur les papiers, je suis la fille de mon père et de ma mère adoptifs et c’est ce que je ressens au plus profond de moi-même. Après cette opinion est toute personnelle, ça diffère selon les individus. Mes géniteurs ont eu le mérite de ne pas avoir avorté à l’époque où j’étais un fœtus, mais les seules personnes à leur en être reconnaissantes, ce sont mes parents.

« Et oui, ma sœur c’est ma vraie sœur parce que nous sommes arrivées en France en même temps et nous avons l’avantage de nous ressembler. De plus, nous avons été élevées ensemble, alors même si nous n’avons pas les mêmes gênes, on ne change pas le passé ». En plus, elle me connaissait avant que mes parents me connaissent.

Enfin, mon interlocuteur me sort : « Je pense que j’adopterai un jour des enfants parce que y’a plein d’enfants malheureux dans le monde. » Là, j’évite de m’énerver. Il me dit ça généralement pour que je lui donne ma bénédiction. Mais franchement, mes parents en m’adoptant n’ont pas fait leur B-A, ils ne pouvaient simplement pas avoir d’enfant naturellement et les gens qui ne sont pas stériles ignorent complètement la souffrance que cela peut être. Savent-ils également que la plupart des enfants proposés à l’adoption sont des enfants handicapés ou trop âgés, donc très perturbés, et que personne n’en veut ? En auront-ils le courage, eux ? Savent-ils que parfois l’enfant adopté n’a aucune reconnaissance envers ses parents adoptifs ? Savent-ils ce que c’est de créer un lien de toute pièce avec un être qui n’a jamais demandé à exister, à être abandonné puis adopté, mais demeure assoiffé d’affection ? Les gens veulent un petit bébé normal qui leur fasse pitié et à qui ils répéteront, toute sa vie : « tu devrais m’être reconnaissant parce que je t’ai sauvé. » Ce n’est pas ça l’adoption. S’ils le pensent, alors ils se gourent et feraient mieux de faire leurs propres enfants et de laisser leur chance à ceux qui ne peuvent absolument pas en avoir.

Bon, je suis moins agressive quand je réponds à toutes ces questions et généralement, ça se passe bien, il ne faut pas croire tout ce que je raconte. Mais des fois, c’est agaçant ce manque d’imagination. Toutefois, avec ce genre de conversation, j’aime bien bousculer les idées reçues et répandre la bonne parole.

La nouveauté, c’est que l’on me demande maintenant si je ne suis pas eurasienne. J’ai en effet les cheveux moins noirs et moins raides, les yeux plus ouverts, la peau moins mate et le visage moins « face de lune » que certains autres. Je suis parfois un peu vexée de cette remarque mais je me rends à l’évidence, je suis moins marquée et ma gestuelle d’européenne n’aide pas, mais je réponds toujours gentiment et jusqu’à preuve du contraire :

« Non, non, je suis une 100 % pur jus de citrons d’importation directe, pourquoi ? » (sourire)

Je suis fière d’être asiatique et Française à la fois. Je suis Française de cœur, Coréenne de corps et je porterai toujours en bannière mon statut d’adoptée. J’ose croire qu’être Français signifie encore être de toutes origines, ouvert et tolérant.

8 commentaires pour le moment

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  1. j’ai des cousines qui portent le même nom que moi et sont d’origine Coréenne et des cousines qui ont une partie de leurs gênes identiques aux miens en étant Hollandaise…C’est ça aussi la Famille!

  2. Comme quoi, la question du débat sur l’identité nationale a été bien mal posée… Ce n’est « Qu’est ce qu’être français ? » qu’il fallait demander, mais bien « Comment vivre ensemble ? »…
    Mais tu te trompes sur un point dans tout ça : tes parents ne sont pas les seuls à être reconnaissants de ton existence ! Tes amis aussi. ^^

  3. Chère Kim Phenix,

    C’est fou, j’ai l’impression de me relire quand je te lis. J’ai écrit il y a un ou deux ans un petit article satirique sur mon statut d’enfant coréenne adoptée sur mon blog (qui n’existe plus). Je connais bien les différentes problématiques que tu soulèves dans ton « coup de gueule », et ça fait du bien de voir que d’autres sont dans le même cas que moi (sauf que moi en plus j’ai été plus ou moins maltraitée par mes parents adoptifs mais bon…). Comme toi je ne me suis jamais vraiment intéressée à la Corée, ce qui pouvait interloquer mes interlocuteurs quand ils me demandaient mon avis sur telle ou telle chose se passant en Corée… Comme toi cela m’énerve quand on me demande d’où je viens (et ma mère est bretonne aussi !!!!). Et cela m’énerve encore plus quand on me dit que je parle bien français (sans blague ???).

    En revanche, je me suis finalement payé l’aller retour cet été (histoire de clôturer quelque chose avant d’entamer une autre période de ma vie je pense… c’est pas encore clair). Je ne cherchais rien en particulier (et surtout pas mes parents biologiques), et je n’ai rien trouvé de particulier non plus. J’étais trop française pour ce pays : je me sentais étouffée dans le carcan des traditions confucéennes (une femme ne doit pas porter de décolleté, ne doit pas fumer en public, ne doit pas être indépendante, bref, doit être belle et se taire en gros etc etc…). Et je n’ai surtout pas eu la « révélation d’être rentrée à la maison » (« mon dieu, mais c’est ça mon pays !!! »). Bon, évidemment, il a fallu que je fasse avec, quand tout le monde me parlait en coréen alors que je sais baragouiner à peine 3 phrases de survie. Bref, je suis venue, j’ai vu, ça m’a pas plu. Fin de l’épisode. Même si, a posteriori, je suis contente d’y être allée… car je me rends compte que même si j’en ai ch… pendant toute mon enfance, et ben j’en aurais chié dix fois plus là bas qu’ici…

    Petit panda

    PS : par contre, j’ai appris à cuisiner certains trucs coréens, et franchement… ca déchire !!

  4. Kim Phenix

    Bonsoir Petit Panda,

    Je suis toujours très heureuse de voir que ce texte publié ici en trois parties suscite toujours d’excellentes réactions que ce soit de notre « côté », étrangers adopté(e)s et du côté des caucasiens natifs de notre terre d’adoption.

    Du côté des adoptés, c’est : « je vis la même chose » et de l’autre, c’est : « c’est super de voir avec tes yeux »! Et là je sais que mon but en écrivant ce texte est atteint : partager et faire partager à tous dans une volonté d’éclaircissement sur nous tous : nos attitudes, nos paroles, nos réflexions, nos interrogations…

    Alors même que nous incarnons la démonstration de l’intégration la plus poussée, nous demeurons malgré tout des « étrangers » alors que nous sommes français, de coeur et d’esprit.
    Il convient alors de ne pas vivre notre différence comme un handicap, mais comme une force et une chance qui n’est pas donnée à tous, celle de vivre en-dehors des carcans, des shémas préétablis, des stéréotypes, des mentalités étroites. C’est notre expérience qui nous ouvre l’esprit très jeune et nous fait accepter plus facilement la différence des autres sans les juger d’emblée.

    La Corée nous a fait naître, mais c’est la France qui nous a fait grandir et c’est l’amour qu’on nous porte qui nous fera aimer ce pays : la famille, les amis, les amours.
    Si nous n’avions pas ces êtres qui croisent notre chemin tout au long de notre existence, qu inous rattache à la terre que l’on foule, nous ne serions que des déracinés, condamnés à vivre dans l’errance, car nous ne serons jamais tout à fait français et jamais tout à fait coréens.

    Continue à forger ton identité et épanouie toi sans jamais renier ce que tu es : un métis culturel, un être riche et fort, qui a beaucoup à donner et demande beaucoup en retour.

    Bonne chance Petit Panda et merci pour ton commentaire.

  5. Tout ceci est parfois compliqué, les clichés ont la dent dure. Mais le recul de l’âge (pas super avancé non plus ;) ) me fait quand même dire que je préfère une personne qui essaie de s’intéresser à toi quitte à poser des questions stupides que quelqu’un qui te déteste sans te connaître.
    Alors à la longue ces questions doivent être bien pénibles certes, d’autant qu’elles sont basées sur la simple vision de ta personne.
    En même temps nous vivons dans un pays ou un certains nombres de facteurs ont exacerbé les communautarismes et ou il n’est pas rare, pour ne pas dire fréquent,de rencontrer des gens français depuis plusieurs générations revendiquer haut et fort leurs origines comme s’il venait de débarquer la veille du pays d’origine de leur grands parents.
    Les analyses des raisons de certains replis communautaristes sont multiples et parfois justifiés par les discriminations évidentes auxquelles on peut être confronté en cherchant du travail ou un appartement quand on est d’origine étrangère.
    J’ai personnellement aidé des voisins indiens non francophones lors de leur recherche d’appartement et me suis rapidement confronté au phénomène suivant:
    Pour moi pas de soucis par téléphone pour prendre un rendez vous pour une visite, mais à l’annonce du fait que ce n’étais pas pour moi mais pour des amis indiens non francophone, l’appartement se retrouvais loué comme par miracle…
    Alors, pourquoi je parle de cela, c’est pour dire que parfois le « caucasien » moyen voit parfois comme une politesse de s’intéresser à l’origine de l’autre quitte à dire d’énormes conneries souvent sans s’en rendre compte.

    Enfin pour être honnête je m’embrouille un peu car c’est un sujet vaste et compliqué.

    Je veux juste dire que finalement, que l’on s’intéresse à l’autre c’est quand même le début d’une solution, même si on peut rêver qu’un jour on saura voir au delà de la simple apparence physique et on saura éviter les questions connes.

    Pour en revenir à l’identité française, sujet électoraliste et non nécessaire, un français pour moi (en dehors de l’état civil) c’est celui qui se sent français, point.

    Autre point non négligeable, que j’ai pu noter sur ton 1er texte et avec lequel je ne suis radicalement pas d’accord:
    Perso, je trouve que ton nombril est joli…

  6. Kim Phenix

    Bonjour,
    Encore une fois, je vois que ce texte ne laisse personne indifférent et ça me réjouit.
    Cependant, pour resituer le débat un petit peu, celui-ci traite des personnes d’origine étrangère certes, mais également adoptées. C’est bien différent d’un processus de naturalisation. Dans l’adoption, on attribue un père et une mère bien caucasiens à un enfant qui n’a le plus souvent aucune culture d’origine. D’où le fait qu’il n’existe aucune raison outre la couleur de la peau pour s’attirer ces questions. Ma réflexion n’est pas basée sur le racisme ou les conditions des « étrangers » en France, elle tend à montrer à tous que dans un Etat qui se dit non seulement tolérant et ouvert ( d’esprit), voire d’intégration, bref un Etat démocratique idéal, la pensée qui devrait venir en premier serait celle de se dire: « elle est française », avant de se dire: « voilà une étrangère »… même si elle peut être très agréable à regarder ^^

  7. C’est le problème de l’idéal :)
    Un état est constitué d’une multitude de personnes différentes avec des façons de fonctionner multiples. On peut être dans un état démocratique « relativement idéal » sans que les gens le composant soit tous intelligents, bourrés de tact et bien intentionnés.
    En fait ma réponse partait de ton expérience en soirée dans le cadre de rencontre avec des personne ne connaissant pas le fait que tu sois adoptée et ce n’est qu’un point de ton « coup de gueule ».
    Je le reconnais et j’espère que tu ne m’en tiens pas rigueur :)

  8. Kim Phenix

    Aucun soucis, Gwimbar, au contraire, ton commentaire était très utile et nous sommes ici sur Skülking pour échanger, partager et discuter! :)
    Continue à nous lire!
    Bonne soirée :)