2010
« Tu vas regretter ça le reste de ta vie. C’est-à-dire deux secondes. »
A. Apéritif.
Chers amis, public sexuellement compatible, admiratrices en rut, bonsoir ! Vous en rêviez ? Les Carnets de la Toile, LA rubrique qu’Hollywood tente de racheter à vil prix (mais nous résistons sauf si un « 0 » supplémentaire tombe), présente fièrement LE chef-d’œuvre du XXe siècle : DEMOLITION MAN. Dans une structuration sémantique narativo-pathorelle inédite, offerte comme un menu gourmand à vos papilles suaves, petites coquines, votre serviteur Monsieurwar, plus que jamais pédant et imbitable, vous dévoile toutes les subtilités raies-toriques de ce film magistral boudé par la critique élitisto-gauchiste ; le tout dans une langue aérée et voltairienne, comme à l’accoutumée, et un jour, ça je vous le promets, je ferai un article en une seule phrase, mais pas aujourd’hui j’ai des sushis qui refroidissent.
B. Entrée.
Dans le futur (enfin, dans le passé, puisque le film date de 1993), donc, précisons, dans le futur (1996) de l’époque du film (1993), passée de nos jours (2010), s’affrontent depuis longtemps, donc dans le passé du présent du film – futur du spectateur, deux ennemis irréductibles au passé commun chargé, mais sans avenir à présent. (Concentrez-vous, je n’ai pas que ça à faire). L’un est un flic, l’autre un bandit. Ils sont violents. Ils sont méchants. Ils s’affrontent et le flic (Stallone) fait prisonnier le bandit (Wesley Snipes) mais tombe dans un piège. Les deux se font congeler (malgré le talent du flic, pour lequel on cryogénie) jusqu’en 2066, dans le futur lointain du film qui évoluait dans un futur proche de l’époque du visionnage.
Décryptage warien.
Le réalisateur Marco Brambilla, au sommet de son art, nous entraîne dans un jeu complexe de temporalité aux relents heideggériens. L’influence de « Sein und Zeit » (1927), mettant en balance les deux protagonistes, faces d’une même pièce tels un « Mitsein » qui s’ignore, n’est pas à démontrer à notre public du PUnc. Grâce aux balancements temporels subtils détaillés plus hauts, Brambilla entreprend une phénoménologie de la violence sous couvert d’un film d’action. L’être en tant qu’être (vieille antienne occidentale depuis l’époque du stagirite) ne peut être appréhendé, au départ, que par sa fausseté (« on »), ce « on » symbolisé (sumbolon, « mettre avec ») par le couple infernal Stallone-Snipes. Or, selon l’analyse célèbre du « on meurt », si la mort frappe, dans l’esprit elle frappe le « on », qui tente ainsi, vainement, d’échapper à un être pour la mort authentique. Laissons Heidegger nous le dire très clairement :
« L’analyse du « on meurt » dévoile sans équivoque le mode d’être de l’être quotidien pour la mort. Celle-ci, en un tel parler, est comprise comme un quelque chose indéterminé, qui doit tout d’abord survenir depuis on ne sait où, mais qui, pour nous-mêmes, n’est pas encore sous-la-main, donc n’est pas menaçant. Le « on meurt » propage l’opinion que la mort frapperait pour ainsi dire le On. » (Sein und Zeit, section II, chapitre I, paragraphe 52 ; traduction rapide en français pour le public non cultivé.)
L’entrelacement temporique de l’introduction brambillesque s’inscrit donc dans un jeu tripartite où l’être Mitsein Stallone-Snipes s’affranchit d’une temporalité linéaire pour s’inscrire dans un être pour la mort authentique, un Dasein ayant réfléchi aux modalités propres de sa condition d’existence et non plus seulement d’être. Bon, en gros, un des deux va crever.
In fine, dans les trois plans temporels cités, nous retrouvons, subtile référence, l’amour de l’isolement de Heidegger dans les forêts allemandes ; foyer du paganisme germanique dilué dans la chrétienté qui réfute la magie ; comme en attestent les couvents peuplés de Nornes gourmandes, dans le fameux val qui rit (le faux mage des gastro-nornes en culottes courtes, les petites putes !)
C. Plat Principal.
Vous êtes avec moi ? Bon, reprenons ! Le méchant, 46 ans plus tard, s’échappe de la prison pour aller semer le chaos dans le futur (qui est maintenant son présent). Il a bénéficié de complicités, comme nous le verrons. Une seule solution : décongeler le flic pour l’arrêter. Mais l’époque à changé. Nous sommes en 2042, et la société est peuplée de tapiottes non-violentes et végétariennes habillées en kimonos bios beiges. Ils n’écoutent même pas de Metal, ces cons ! Le flic, un vrai homme avec de vraies boules, est décontenancé par les méthodes douces et l’alimentation « sans sel sans sucre sans viande sans alcool » de ses collègues. Reprenant ses bonnes vieilles méthodes ramboliniennes, il traque le bandit en semant le chaos, assisté d’une jeune femme toute excitée de rencontrer un homme, un vrai, sans déconner.
Décryptage warien.
Passage clef de l’œuvre, la découverte du nouveau monde (en Amérique, mise en abîme parfaitement maîtrisée par un Brambilla qui flirte avec Bergman) par John Spartan (le flic) s’inscrit dans une dualité strucdondante puisque les vieilles méthodes sont reprises dans le nouvel environnement. Signe évident de la préférence du Dasein pour la structure linéaire d’un présent perpétuel, autrement dit de la non-affection des accidents phénoménaux quant à la préhension de l’outil conceptuel qui détaille enfin le monde – ou plutôt le réel, mais vous aviez corrigé de vous-même. Comme disait Hegel, « on ne va pas rester sur son Kant à soi. » Michel pousserait des cris d’Onfray à cette analyse, mais, malgré l’admiration que je lui porte, je me dois de la livrer telle quelle, avec la conscience professionnelle d’un livreur de pizzas dans sa hutte. Celle-là, si vous n’avez pas vu le film, vous n’y serez jamais. Passez à la suite.
In fine, on observera le jeu sémantique, riche d’enseignement symbolique, sur les noms des protagonistes de l’œuvre. En effet, le héros est John Spartan, donc John le Spartiate. Le bandit est Simon Phoenix, donc le Phénix. Or, le Phénix, qui renaît de ses propres cendres, est un symbole asiatique, et comme le méchant perce sous le flic, on pourrait dire sans trop de risque que le Phénix est un nouveau Xerxès attaquant les Thermopyles défendues par les spartiates. Stallone, endossant le rôle de Léonidas, sait qu’il sera chocolat (gag) si le Phénix passe les portes chaudes, symbolisées par le désir de la jeune lieutenant Lenina Huxley, la coquine.
Gorgô moderne, elle soutient Léonidas dans la tempête à venir, et lorsque l’on sait que son nom est une référence à Aldous Huxley, auteur du « meilleur des mondes » (Brave New World), roman s’inspirant de « La Tempête » de Shakespeare, on reste abasourdi. Le film d’action est une référence subtile à l’auteur anglais le plus célèbre, et c’est pour ça que le méchant dira, au final, « j’expire ». Nous laissons le lecteur, hypnotisé par un éclairage si lumineux, récupérer quelques instants.
*Musique d’ascenseur*
D. Fromage et dessert.
Vous êtes encore avec moi ? Bon, terminons ! Spartan et Huxley traquent le méchant Phoenix, mais se rendent comptent qu’il a été libéré sur ordre du docteur Cocteau, le créateur de la société nouvelle de tapiottes en kimonos, tout ça parce qu’un groupe souterrain de rebelles menés par Edgar Friendly refusent la société de Cocteau et veulent se taper des hamburgers au ketchup et roter lors des matchs de foot, ce qui est cool. Phoenix doit tuer Friendly pour que Cocteau règne tel un tyran italien onctueux, le fameux Tyran Misu. C’est la traversée du dessert pour Spartan, qui comprend le projet allégé de Cocteau lorsqu’il croise un ancien collègue qui lui dit : « Ah, spartan ! ». Comprenant l’utilité du vrai sucre, Stallone et Lenina (subtile référence au gauchisme du film, via le couple Staline – Lénine, évidemment) font l’amour virtuel tandis que Phoenix brûle Cocteau et l’envoie en enfer. Spartan neutralise Huxley en la frappant sur l’épaule – et dieu sait qu’une épaule Huxley est douloureuse- puis va affronter Xerxès avant que ça ne tourne au vinaigre. Il embrasse la fille à la fin, laquelle n’en peut plus. Ils s’en vont alors, le soir, derrière les cendres fumantes de kimonos beiges en se promettant de baiser pour de vrai.
In fine, on notera la double interprétation pleine de sens, encore une fois : tué par le méchant du début, le méchant de la fin justifie la haine du Phénix, double de Léonidas-Staline-Spartan ; inaugurant ainsi le retour à la légitime violence, la fin des tapiottes en somme. Mais d’un autre côté, tuer Cocteau, c’est envoyer l’auteur d’Orphée en enfer, ce qui réalise sa destinée à l’heure de la décadence, la fameuse « heure e-decay » en novlangue numérique moderne. « Comment va-t-il retomber sur ses pieds ? », vous demandez-vous à cet instant précis de la chronique. C’est très simple : quand on sait que John Spartan est un flic et que le rôle d’Orphée est tenu par Jean Marais, on n’a plus qu’à espérer que la Marais Chaussée !
E. Digestif.
Le mythe d’Orphée ayant bercé les grecs, les spartiates étant des grecs, Heidegger s’étant nourri des origines de la pensée grecque, il nous semble évident que Brambilla, en utilisant judicieusement les structures narratives greco-asiatiques, de l’Iliade jusqu’à Platées, a réussi, dans DEMOLITION MAN, à revivifier l’essence de la tragédie, chose qui n’avait plus été tentée depuis Macbeth. Ce qui nous ramène à Heidegger, puisque Macbeth l’Ecossais, visitant un jour un länder allemand, se blessa et cria, devant les trois Nornes, subtil rappel aux trois sorcières d’Ecosse : « Aïe, länder ! ». Cela dit, les rapports entre Christophe Lambert et la philosophie allemande feront l’objet d’un autre article. Je veux bien délirer un peu, mais de là à prétendre que Lambert a lu les phénoménologues allemands, franchement, personne n’y croira.
Votre dévoué, Monsieurwar, (qui vous assure qu’il n’a rien fumé ce soir.)
Je vous laisse avec l’analyse rambolinienne de la laisse dans le cul ! J’adore !

Grande forme dis moi !!
« tu crèves l’écran ! » *lui balance un poste télé dans la poire*
beh mon cochon!!!! t’es en forme!!!
C’est marrant, je le relis et je trouve des sous couches que je n’avais pas perçu… OMG !
du genre ?
Du genre je sais pas, la traversée du désert… que j’avais lu désert.
Enfin tout ça.
dessert, donc.
putain la blague de Leonidas t’as osé la faire ! Mein Got ! c’est article est sublime
Merci. La pédantise, c’est tout un art, c’est toute ma vie !
Le commentaire d’Olivier… « la traversée du désert… que j’avais lu désert »… Ah oui… forcément t’avais pas bien compris du coup hein…
voilà !