08.01
2010

Chers amis, foule en délire, admiratrices langoureuses : bienvenue dans les Carnets de la Toile. Aujourd’hui : Agora, d’Alejandro Amenabar, est à l’honneur. Alors, j’en vois quelques-uns, au fond, là (oui, vous !), qui se disent : « Quoi ? Pas de Steven Seagal ou de colonel Trautmann, aujourd’hui ? Qu’est-ce qui lui prend, à ce naze ? » Je vous comprends, chers amis ! Mais puisque les « Carnets de la Toile » se veulent une parodie des « Cahiers du Cinéma », et que lesdits « Cahiers » ont trouvé le film nul, confirmant ainsi l’excellente impression qu’ils me font en général, je me devais d’écrire cette petite critique dans les « Carnets » puisque j’ai trouvé Agora très bon. Logique, non ? Et en plus, pour une fois, je ne serai ni pédant, ni imbitable. Enfin je l’espère…

Présentation.

Agora, le dernier film d’Alejandro Amenabar, nous transporte en Egypte, au IVe siècle de notre ère. La philosophe Hypatie enseigne à de nombreux étudiants, au sein de la prestigieuse bibliothèque voulue par Ptolémée (général d’Alexandre le Grand) 700 ans auparavant. Un triangle amoureux se dessine, entre elle, son étudiant Oreste (païen) et Davus le jeune esclave (qui deviendra chrétien). Ce triangle, dont on aurait pu craindre qu’il ne constitue la trame principale du film, n’est heureusement là que pour mettre en relief la tension qui existe à Alexandrie entre chrétiens, païens, juifs d’une part ; raison et foi d’autre part.

Après une période d’agitation qui verra le saccage de la Bibliothèque par les chrétiens, les tensions « s’apaisent » avec les conversions obligatoires. Plusieurs années passent. Hypatie a continué ses recherches, notamment en astronomie. Elle possède du crédit auprès d’Oreste, son ancien étudiant et amant éconduit, devenu préfet. C’en est trop pour l’évêque Cyrille, qui déteste sa nature de femme, son érudition, son refus de se convertir et l’influence qu’elle possède auprès du préfet. Hypatie sera finalement arrêtée par les miliciens de Cyrille, et tuée de façon ignoble ; alors qu’elle venait à peine de démontrer la validité du système héliocentrique (le soleil au centre de l’univers). Ainsi s’éteint la dernière païenne, philosophe néo-platonicienne dotée d’une érudition immense, lapidée par des brutes incultes et fanatiques.

Mon petit avis.

Un chef-d’œuvre, je ne sais pas ; et je ne suis pas assez qualifié pour décider ce qui est digne d’être considéré ou non comme tel. Tout ce que je sais, c’est que j’ai aimé ce film. Des acteurs excellents, une reconstitution soignée, des dialogues jamais lourds malgré certains concepts abordés ; un propos qui se veut à la fois didactique, historique sans excès et visuellement impeccable. Mention spéciale à la sublime Rachel Weisz (Hypatie, toute en justesse et en retenue), au satanique Sammy Samir (l’évêque Cyrille, parfait en ancêtre de Tartuffe) et au terrifiant Ashraf Barhom (Ammonius, le fanatique qui ne doute jamais). Le film possède des défauts, certes, notamment celui de concentrer en deux heures beaucoup de problématiques (foi contre raison, vérité scientifique antique, rôle des femmes, monothéisme contre polythéisme, tensions monothéistes internes : juifs contre chrétiens, chrétiens en désaccord ; opposition du pouvoir religieux et du pouvoir séculier…), le tout ponctué de quelques combats sanglants. Toutefois, à la défense du cinéaste, si l’on se renseigne un peu sur la période, il semble difficile d’échapper à ce chaos. Et le propos d’Amenabar réussit à n’être jamais lourd, dans cette richesse (ou fouillis, comme on voudra).

Oui, décidément, j’ai aimé ce film. La multiplicité des thèmes fait que l’on passe rapidement d’un sujet à un autre. Il n’est pas rare qu’une seule scène en mélange plusieurs, faisant grincer les dents de ceux qui aiment les narrations posées. C’est un péplum, oui, mais qui casse un peu les codes habituels du genre : ici, pas de Maximus ou d’Alexandre ! Le triangle amoureux accroche le spectateur dans la première partie du film et sert de fil discret pour aider à se repérer. Toutefois, Davus, l’esclave devenu chrétien, qui est le seul personnage important non historique du film, devient rapidement assez pénible.

Enfin, j’ai aimé Agora car, comme bons nombres d’athées, de païens, d’agnostiques etc. qui la connaissent, je suis un peu amoureux d’Hypatie. Un chrétien ironique (il y en a) me dirait qu’elle est ma martyre païenne à moi. Et il n’aurait pas tort, puisque martyr signifie « témoin ». Hypatie, pour celles et ceux qui s’intéressent au monde antique, c’est le dernier témoin, le symbole d’un monde qui s’abîme ; pour celles et ceux qui préfèrent la connaissance aux mystères c’est une guide ; et enfin pour celles et ceux sensibles à la condition féminine, Hypatie est un exemple. Le film souligne d’ailleurs, fort à propos, la rareté des destins comme celui de la philosophe dans n’importe quel monde.

Agora penche-t-il d’un côté ? Bien sûr. Le propos est athée, agnostique pour le moins. Une préférence pour le monde païen, lui aussi affublé d’ahuris bornés, comme le grand prêtre de Sérapis. Le film montre la seule différence qui vaille (selon moi) entre les deux : le christianisme, par sa vocation universaliste (un dieu, une vérité) et prosélyte (tous doivent entendre et accepter la bonne nouvelle, c’est-à-dire les évangiles), porte en lui nécessairement les graines de la violence et de la haine. C’est une analyse, et visuellement Amenabar ne s’en prive pas, que l’on peut appliquer avec profit à l’islam. Rien d’étonnant à ce que les critiques de sensibilité chrétienne soient très négatives à propos d’Agora : un cinéaste qui vous renvoie une telle image de votre religion, forcément, ça heurte. Le christianisme s’impose « grâce » à des hommes brutaux et « bronzés », qui assassinent au nom de Dieu, qui convertissent de force, qui lapident les femmes, qui détruisent les œuvres d’art et les écrits « impies »… Ça vous prend rapidement des petits airs de talibans, ça, Madame… Moi, j’aime bien, mais je suis méchant, aussi. On appellera ça des chrétibans, allez hop !

Quitte à être un peu lourd, je tiens à porter à la connaissance du lecteur quelques éléments biographiques du Cyrille historique, dont il est certain qu’il a au mieux laissé Hypatie se faire tuer sans rien faire et au pire directement commandité son assassinat. Cet homme-là, après avoir combattu et fait condamner l’évêque de Constantinople Nestorius en transmettant à Rome des faux documents, après avoir chassé les juifs d’Alexandrie dans le sang, après avoir rabaissé les femmes au rang de ventre obéissant ; cet homme-là fut nommé Défenseur de l’Eglise peu de temps après, puis fut canonisé par Léon XIII vers les années 1900. Enfin, puisque bon sang ne saurait mentir, l’inénarrable Ratzinger, alias Benoît XVI, pape actuel, lui a rendu un hommage appuyé en 2007. Et c’est ce type-là que vous fêtez tous les 27 juin, les gars ! À la Saint Cyrille, les morts s’empilent… Remarquez, en même temps, le 27 juin, c’est la journée internationale des sourds-muets. Comme quoi Dieu existe peut-être… Au moins, même dans l’éternité, Cyrille va-t-il fermer sa gueule !

Allez voir Agora. Vous passerez un agréable moment et, peut-être, quitterez-vous la salle en vous demandant quel aurait pu être notre monde sans l’intervention de la bêtise universelle et du goût du massacre, que celui-ci se pare des oripeaux chrétiens ou d’autres. Peut-être aurez-vous une pensée émue pour cette femme lumineuse dont les œuvres sont détruites à jamais et qui fut assassinée pour rien, écho lointain de ce que vivent toujours les afghanes et autres « chanceuses » qui sont nées au mauvais endroit. Mais puisque Dieu le veut, hein…

Votre dévoué,

Monsieurwar.

AGORA, d’Alejandro Amenabar. Sortie en France le 06 janvier 2010.


6 commentaires pour le moment

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  1. Très bonne chronique j’ai aussi adoré ce film, tant par le fond que par la forme. Un film intelligent, plein de symbolisme et riche d’enseignements !

  2. super ta chronique, ca m’a vraiment donné envie de voir le film et mon élan féministe va m’accompagner au cinéma !

  3. Rien à ajouter, je valide.

  4. J’ai adoré le film et ta chronique lui rend justice (sans compter les crises de rire ! les « chrétibans », je note !).
    Après avoir lu « Les Mémoires de Zeus », je pense que le monothéisme porte en lui une intolérance fondamentale (fondamentaliste, au choix). Et c’est un vieux réac qui l’a dit, alors…

  5. [...] lire, l’excellente chronique de MonsieurWar, sur Skulking. [...]

  6. [...] A noter au niveau du casting : Saoirse Ronan (Susie Salmon), Mark Wahlberg, Susan Sarandon et Rachel Weisz (qu’on a vue récemment dans Agora). [...]